Chacun d'entre nous

Portraits et témoignages personnels sur la vie des Noirs à Montréal

Une vie ne peut se résumer à une seule histoire.

« Chacun d’entre nous » est une série de portraits photographiques en cours de réalisation dans le cadre de l’exposition « The Ground Beneath Us : Black Cartographies of Montréal ».

Le projet part de l'identité noire, mais ne part pas du principe que la « négritude » à elle seule puisse expliquer la vie d'une personne. Chaque individu porte en lui des histoires, des relations, des langues, des aspirations et des expériences de la ville qui lui sont propres.

À travers la photographie et des récits personnels, « Each of Us » explore la complexité des vies individuelles, en permettant aux participants d’exprimer ce qui compte pour eux, la façon dont ils se perçoivent, ainsi que les lieux et les expériences qui ont façonné leur identité.

Ensemble, ces rencontres permettent d’aborder le Montréal noir à travers ses habitants, sans réduire leurs vies à une identité unique ou à une histoire collective.

Les portraits

Cette série photographique est en cours de réalisation. Les portraits et les textes qui les accompagnent seront publiés ici au fur et à mesure de l'avancement du projet, avec l'accord des participants.

Faites partie de chacun d'entre nous

Aimeriez-vous vous faire prendre en photo et nous raconter un peu votre histoire ?

La participation commence par un échange sur le projet, vos centres d'intérêt et ce que vous vous sentez à l'aise de partager.

Nancy Oliver-Mackenzie

©Andrew Jackson 2024

La mémoire, le sentiment d'appartenance et les histoires que nous portons en nous

La relation de Nancy Oliver-MacKenzie avec Montréal est marquée par une vie faite de déplacements, d’enseignement, d’engagement communautaire et de découvertes historiques. Née en Nouvelle-Écosse, où les racines de sa famille remontent à plusieurs générations, elle est arrivée à Montréal en 1967. Son parcours l’a menée des salles de classe du Québec aux communautés d’Afrique australe, mais les questions d’identité, d’appartenance et de liens que nous tissons avec les autres ont toujours occupé une place importante tout au long de son parcours. Évoquant l’Union United Church, une institution profondément liée à l’histoire des Noirs de Montréal, elle se souvient : « C’est là que j’ai trouvé ma place. » [1]

Pour Nancy, le sentiment d’appartenance ne dépend pas nécessairement du lieu de naissance ou du lieu de résidence. Il se construit à travers les relations, les expériences partagées et les communautés que les gens créent autour d’eux. Son attachement à l’Union United Church reflète cette conception du lieu. Fondée pour être un centre de la vie religieuse, culturelle et sociale de la communauté noire, cette église a offert à des générations de Montréalais un espace de rassemblement, de soutien mutuel et d’expression collective. L’expérience de Nancy suggère que l’importance de tels lieux ne peut être comprise uniquement à travers la géographie. Leur signification réside tout autant dans les personnes qui les font vivre que dans les histoires qu’ils portent en eux.

Les photos de famille ont joué un rôle important dans la construction de l’identité de Nancy. Après avoir hérité d’un album de famille à la suite du décès de sa mère en 1991, elle a commencé à enquêter sur l’histoire de ses ancêtres, notamment ceux qui avaient fui l’esclavage aux États-Unis et s’étaient construits une nouvelle vie en Nouvelle-Écosse. Ces photographies, dont certaines datent des années 1920 et 1930, ont constitué le point de départ d’une exploration plus approfondie des expériences vécues par les générations précédentes. « Elles racontent une histoire merveilleuse », a-t-elle expliqué lors d’une interview en 2021. [2]

Ces images offraient bien plus qu’un simple témoignage visuel de proches qu’elle avait connus ou dont elle avait entendu parler. Elles soulevaient des questions sur les conditions de vie de ces personnes, les parcours qu’elles avaient suivis et les décisions qui avaient façonné la vie des générations suivantes. À travers ce processus, les photographies personnelles sont devenues un moyen de relier la mémoire individuelle à des histoires plus larges d’esclavage, d’émancipation, de migration et d’implantation des Noirs au Canada. Ce qui pouvait au premier abord sembler être un simple album de famille a révélé des liens entre des histoires familiales intimes et des événements qui continuent de façonner la compréhension contemporaine de l’identité des Noirs canadiens.

L'engagement de Nancy en faveur de la préservation de la mémoire dépasse le cadre de sa propre famille. Grâce à son implication au sein de l'Union United Church et des organisations de la communauté noire de Montréal, elle a contribué à la récupération et à la préservation de photographies, de documents et de témoignages personnels qui mettent en lumière des aspects de la vie des Noirs souvent absents des récits officiels de la ville. Ces documents témoignent des relations, des institutions et des expériences quotidiennes grâce auxquelles ces communautés ont su se perpétuer au fil des générations.

Elle a également mis en lumière la contribution des femmes dont le travail au sein des familles, des églises et des associations locales n’a souvent guère été reconnu par le grand public. Leur travail, souvent accompli sans attendre de reconnaissance, a contribué à établir et à maintenir les réseaux sociaux dont dépendent les communautés. Dans ses propres écrits, Nancy a souligné la nécessité permanente de faire revivre ces histoires, en faisant remarquer qu’« il y a encore tant d’histoires qui n’ont pas été racontées » [3].

Son intérêt pour la préservation du patrimoine historique soulève des questions quant à savoir qui décide quelles vies sont commémorées et quelles expériences font partie de l’histoire officielle d’une ville. Les archives officielles et les commémorations publiques ne peuvent pas toujours rendre compte des pratiques quotidiennes grâce auxquelles les gens se créent un sentiment d’appartenance, nouent des relations et transmettent leur savoir d’une génération à l’autre. Les photos de famille, les témoignages oraux et les archives communautaires offrent d’autres moyens de comprendre le passé, en mettant en lumière des expériences qui, sans cela, risqueraient d’être négligées.

La vie de Nancy remet également en question l’idée selon laquelle l’identité serait liée à un seul lieu géographique. Ses liens ancestraux avec la Nouvelle-Écosse, les décennies qu’elle a passées à Montréal et ses expériences hors du Canada forment une géographie personnelle où tout est lié. Chaque lieu contribue à sa compréhension d’elle-même, tandis que les relations qu’elle a tissées d’un endroit à l’autre montrent comment le sentiment d’appartenance peut s’étendre au-delà des frontières territoriales.

Dans *Within Each of Us*, l’histoire de Nancy nous invite à réfléchir à la manière dont une vie individuelle peut mettre en lumière l’histoire d’une communauté plus large, sans pour autant la réduire à une simple représentation de cette communauté dans son ensemble. Ses expériences mêlent mémoire familiale, migration, éducation, préservation du patrimoine et travail quotidien consistant à entretenir des relations. Elles révèlent également comment les photographies peuvent devenir des outils importants de recherche historique, en établissant un lien entre les souvenirs personnels et la mémoire collective.

Son portrait représente donc bien plus qu’un simple témoignage d’une personne à un moment donné. Il offre l’occasion de réfléchir aux histoires qui l’accompagnent dans ce cadre : les ancêtres dont elle a conservé les photographies, les communautés dont elle a fait partie, et les générations dont elle estime que les histoires restent encore à raconter.

Sources

[1] Steven High, « Célébrez le Mois de l’histoire des Noirs en découvrant les récits des habitants de Little Burgundy », Université Concordia, 30 janvier 2018.

[2] Christelle Saint-Julien, « La mémoire de la pionnière : Nancy Oliver-MacKenzie », La Converse, 25 avril 2021. Citation tirée de la version anglaise publiée.

[3] Nancy Oliver-MacKenzie, « Un instrument dans l’orchestre », Église unie du Canada, 1er février 2021.